Croisière 2026 Seule autour du monde
J’étais à San Diego… mais ce jour-là, mon cœur était resté en France.
1 février 2026 – en mer
Après une bonne nuit, un bon petit déjeuner, puis un expresso au bar du cinquième, où l’accueil est toujours si chaleureux… direction la conférence de presse de Massimo, que je ne raterais pour rien au monde. D’autant plus qu’aujourd’hui, le sujet est brûlant : la passion dévorante entre Frida Kahlo et Diego Rivera. Quand ils se rencontrent, elle a à peine vingt-deux ans. Elle est déjà brisée de partout, le corps cloué par la douleur, mais l’âme indomptable. Lui est immense par le corps, par la voix, par la réputation. Un ogre de peinture murale, un titan marxiste, un homme qui croit que l’art doit descendre dans la rue et couvrir les murs du peuple. Elle l’appelle son crapaud, avec une tendresse insolente. Lui voit en elle une flamme dangereuse, trop vive pour être contenue. Ils ne se choisissent pas pour être heureux. Ils se choisissent pour être vrais. Frida peint assise, allongée, corsetée, sanglée à son lit. Elle peint ce qu’elle est : la douleur, la maternité impossible, la trahison, le Mexique dans la chair. Ses tableaux sont des confessions à ciel ouvert. Elle ne détourne jamais le regard. Elle se peint encore et encore, comme pour se prouver qu’elle est vivante. Diego dit qu’elle peint “avec ses entrailles”. C’est vrai. Elle n’a jamais peint pour plaire seulement pour survivre.
Diego, lui, peint debout, gigantesque, sur des murs qui racontent la révolution, les ouvriers, l’histoire volée de l’Amérique latine. Ses fresques sont des manifestes. Il veut changer le monde à coups de couleurs. Il croit au peuple, au collectif, à l’avenir. Frida croit à l’instant, à la chair, à l’amour même quand il fait mal. Et il fait mal. Terriblement. Ils se trompent. Ils se déchirent. Ils se quittent. Ils divorcent. Diego aime trop, mais pas assez bien. Frida souffre trop, mais aime encore plus fort. Elle transforme chaque trahison en peinture, chaque blessure en symbole. Quand Diego couche avec sa sœur, quelque chose se brise à jamais et pourtant, elle ne part pas vraiment. Parce que leur amour n’est pas un refuge. C’est un champ de bataille. Autour d’eux, le Mexique bouillonne. Révolution, communisme, exil de Trotski dans la Casa Azul. L’art et la politique se mélangent au sang et au tequila. Frida porte ses robes comme des drapeaux, ses sourcils comme une provocation, son corps comme une œuvre insoumise. Diego l’admire, la respecte, la perd, la reprend. Il dira plus tard : “J’ai eu deux grands accidents dans ma vie. Le tramway… et Frida.” À la fin, quand le corps de Frida lâche, quand les douleurs gagnent, quand la morphine brouille les jours, Diego est là. Ils se remarient. Différemment.
Plus lucidement. Elle sait qu’elle va mourir. Elle peint encore. Jusqu’au bout. Son dernier tableau dira : Viva la Vida. Quand Frida meurt, Diego est anéanti. Il comprend trop tard que cette femme qu’il croyait fragile était en réalité la plus solide des deux. Il dira que l’avoir aimée fut le plus grand privilège de sa vie. Leur amour n’était pas doux. Il n’était pas sage. Mais il était immense. Un amour qui brûle, qui détruit, qui crée. Un amour qui ne promet pas le bonheur seulement l’intensité. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin pour rêver. Et c’est peut-être de cela que j’avais besoin pour commencer cette belle journée, d’autant plus que le ciel n’est pas clément…Après un bain de soleil, je me rends chez le coiffeur mauricien. Eh oui… nous sommes dimanche : j’ai négocié un forfait jusqu’à la fin de la croisière. On va dire que c’est mon petit plaisir. Subham est Mauricien, et sa femme travaille elle aussi dans le salon de coiffure.
Au-delà d’être de très grands professionnels, ils sont tous les deux profondément sympathiques. Au début, cela avait été un peu difficile pour dompter mes cheveux, mais voilà… au bout de trois visites, il commence à être au top. Tant mieux pour moi. La soirée se déroule tranquillement. Un message de Claire arrive, juste pour me dire : « Ce soir, il y a des nappes blanches au 13ᵉ, c’est mexicain. Nous, on préfère manger là… tu nous rejoins si tu veux. ». J’apprécie l’invitation et les rejoins donc. Quant à l’autre couple, ils dînent au restaurant. Ensuite, je me rends à l’amphithéâtre, comme à mon habitude. Ce soir, la scène scintille de mille feux. Danseurs et danseuses reprennent les chansons de la belle Tina Turner. J’adore… Ce sont les yeux pleins d’étoiles que je regagne ma cabine, portée par la musique et la lumière, prête à m’abandonner à une belle nuit.
2 février 2026 – San Diego – États unis
J’accoste à San Diego, une première pour moi mais mon cœur sera ailleurs … en France. Il sera avec mon fils… car aujourd’hui, il prend la sous-direction d’un hôtel à Cassis. Une étape immense, méritée, lumineuse. J’aurais tant voulu être à ses côtés, le regarder vivre ce moment, partager sa fierté, retenir ses émotions. Alors même si je suis dans une ville extraordinaire, un autre décor, j’aurai la tête en France. Une mère ne s’éloigne jamais vraiment. Elle accompagne.
La ville de San Diego m’ouvre les bras… C’est un message de @canal83 qui me réveille en sursaut… « Annick, il faut absolument que tu publies en indiquant que tu es à San Diego, car nous sommes prêts à publier la question à 18h00. Eh oui… avec les 9 heures de décalage avec la France, tu peux aisément imaginer le casse-tête… ». Moi, je me lève, et en France, c’est déjà le milieu de l’après-midi. C’est donc dans l’urgence que j’allais tourner la vidéo…Au loin, San Diego s’éveillait à peine, encore légèrement embrumée, comme suspendue entre la nuit et le jour. Et malgré cela, je profitais d’une vue superbe, presque irréelle, pour enregistrer une vidéo que je voulais exceptionnelle. Trop heureuse du temps qu’il me restait, j’en profitais pour passer au sport : 10 kilomètres, pas question de lâcher.
Un jus d’orange non pressé (la machine est en panne) attrapé au buffet au passage, et l’heure arriva bien trop vite de me rendre à l’amphithéâtre pour attendre mon tour et me présenter à l’immigration. A la vue du carton, je découvre : zone 7 pour moi, zone 6 pour Michel. Pas grave. Lui s’était organisé pour naviguer seul, comme à son habitude, dans la ville, tandis que moi, je vais à la rencontre des baleines avec MSC…Malgré une très bonne organisation des excursions, l’attente fut interminable. Convoquée à 9h30, nous avons attendu presque deux heures avant que je me retrouve enfin face à l’immigration, pour cette validation tant attendue…Mais ce qui allait le plus me chagriner, c’était la suite : trois heures d’attente, dans le froid, à espérer l’arrivée de ce fameux bateau censé nous emmener voir les baleines…Juste à côté, pour tromper l’attente, j’en profitais pour photographier un bateau de la Navy américaine pour un ami italien, de la Navy italienne. Vous vous rappelez… cette rencontre extraordinaire de 2025.
Après avoir attendu longtemps dans le froid, je monte enfin sur le bateau. De l’extérieur, il paraît très beau, presque prometteur, mais dès que l’on entre, la déception est immédiate : l’intérieur est très vieillot, très moche, comme figé dans le passé. On sent tout de suite un malaise général. Personne n’a mangé, et surtout, personne n’avait été prévenu. Alors, presque instinctivement, tout le monde se rue sur les chips et les boissons. C’est une forme de vengeance silencieuse, une manière de compenser la fatigue, la faim et l’agacement.
Après deux heures de navigation, un moment de grâce arrive enfin : nous avons la chance de voir une baleine et son baleineau. Le temps s’arrête un peu. On reste là, à observer, comme si cet instant donnait enfin un sens à tout le reste. Mais il faut ensuite repartir, encore deux longues heures de bateau pour retourner au quai. À l’intérieur, l’ambiance devient lourde. Beaucoup de gens n’arrêtent pas d’éternuer, moi aussi. Le froid, la fatigue, l’air confiné se mélangent.
Et ce n’est pas encore fini. Une fois arrivés, il faut encore faire la queue, dehors, dans le froid, à cause de l’immigration, avant de pouvoir enfin remonter sur le Magnifica. On avance lentement, épuisés, avec l’impression que l’attente n’en finit jamais. La seule chose à laquelle je pense en rentrant, c’est de monter directement au treizième étage. J’ai besoin de chaleur, de calme. Je me prépare un thé citron-miel, que je bois dans ma chambre, presque en silence. J’écris quelques lignes sur cette journée pas mémorable, non, mais suffisamment dense pour laisser une trace. Des mots simples, pour déposer la fatigue et refermer doucement l’après-midi. Ensuite seulement, je redescends pour le dîner, retrouver les couples de canadiens, comme un retour à une normalité plus douce, plus humaine. Et je pense sincèrement voire très bien la fin de la soirée avec un bon livre au lit…et c’est ce qui est réellement passé… il était 20H00 lorsque je quittais la table pour rejoindre ma cabine à 22H00 j’étais en ligne mon fils pour me raconter cette première journée sur Cassis. J’aurai tellement aimé être à ses côtés…Je reçois un message de Michel pour le rejoindre dans San Diego pour le rejoindre mais je décline… Eh oui… Nous sommes accostés pour deux jours. Annick ou est ta joie de vivre …. Tu l’as laissé en France ?



3 février 2026 – San Diego – États unis
Comme je l’avais pressenti, ce matin, je me réveille avec un mal de gorge. Mon premier réflexe : prendre un Doliprane. Je serais bien restée au lit, emmitouflée dans la douceur de la cabine, mais je suis attendue à 9 h à l’amphithéâtre pour une excursion : visiter la ville de San Diego en bus typique. J’espère sincèrement que cette sortie va relever mon estime envers les excursions. Malheureusement, ce ne sera pas le cas. Le chauffeur hurle pendant près de deux heures. Le bus file à toute allure, juste le temps d’attraper quelques images, jamais le temps de ressentir la ville. Les quartiers défilent comme des cartes postales qu’on n’aurait pas le loisir d’ouvrir : Old Town State Historic Park, le Maritime Museum et le mythique Star of India, l’Embarcadero, Seaport Village, le Marriott Marquis and Marina, le Historic Gaslamp Quarter, Petco Park, le Hilton San Diego Bayfront Hotel, Barrio Logan.
Coronado et sa célèbre Orange Avenue, Balboa Park, le zoo de San Diego, puis Little Italy. Tout est là, tout passe… mais rien ne s’ancre vraiment. Trop vite, trop fort, trop loin de l’envie de flâner. Il est 13 h. Je n’ai pas vraiment envie de rentrer au bateau, alors je me dirige vers le Maritime Museum, juste là, à deux pas de l’embarcadère. C’est comme un appel silencieux venu de la mer. Très vite, je suis saisie par la grandeur du lieu. Ici, tout parle de navigation, de Navy, de puissance et d’histoire. De grands navires alignés le long du quai, des silhouettes d’acier patinées par le temps, des avions figés dans leur élan, posés sur le pont comme prêts à redécoller. On a l’impression d’entrer dans un porte-avions à ciel ouvert. Je marche sur les ponts, je touche les rambardes froides, j’imagine les vies embarquées, les traversées, les départs, les retours. Le vent porte encore des échos : des ordres lancés, des moteurs grondants, des histoires d’hommes et de femmes tournées vers l’horizon. Le Maritime Museum est plus qu’un musée. C’est un lieu de mémoire et de respect.
Un endroit où la mer rencontre l’acier, où le passé continue de respirer doucement, face à l’océan. En repartant, je garde cette image forte en tête : celle de navires immobiles, majestueux, ancrés dans le temps, veillant silencieusement sur la baie de San Diego. Toujours la gorge irritée, je fais quelques pas de l’autre côté de l’embarcadère pour tenter de trouver une pharmacie, acheter du sirop et quelques pastilles afin d’apaiser ma gorge. Malheureusement, aucune pharmacie à l’horizon, mais un endroit où je peux acheter un magné pour mon ami Buju. Je finis alors par rejoindre le bateau. Une fois à bord, j’ai envie de trouver un point positif à tout ça. Je décide donc de manger une pizza. Au moins une chose qui me fait vraiment plaisir. Et quel plaisir… un énorme, simple, réconfortant plaisir. Ensuite, une petite sieste, un bon livre, le temps qui ralentit enfin. Et voilà, ma deuxième journée à San Diego touche presque à sa fin, doucement, sans éclat, mais avec cette petite bulle de réconfort retrouvée. En soirée, c’est toujours un immense plaisir de retrouver mes amis canadiens, même si nous dînons au buffet.
Une fois encore, seule, je me rends à l’amphithéâtre pour assister au spectacle… de l’opéra… que j’adore. Et puis, surprise inattendue : mon ami Michel me rejoint. Lui aussi compose avec quelques soucis de santé. Nous nous racontons nos aventures de ces deux derniers jours ; c’est toujours un bonheur de l’écouter. Nous regagnons ensuite nos cabines respectives, lui en boitant soi-disant à cause de ses reins et moi avec mon problème d’angine. Avant de nous quitter, nous nous souhaitons bonne nuit, le sourire aux lèvres. Je lui chuchote alors à l’oreille :« Tu es sûr que nous avons bien fait de réserver cette croisière en 2026 ? ». Il me sourit, rassurant, et me répond doucement :« Mais oui… ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer. »


4 février 2026 – en mer
Presque un mois déjà que je suis sur le bateau. La routine s’installe RAS. Sport, conférence de Massimo… le sujet…. « Los Angeles » où nous accosterons bientôt. J’ai toujours aimé cette ville. Ah, le boulevard des étoiles, je suis ravie d’en savoir un peu plus. Savez-vous que celles-ci sont clouées au sol, incrustées dans le trottoir comme des promesses éternelles, offertes aux pas des passants pressés. Certaines brillent plus que d’autres. Gene Autry, lui, en possède plusieurs rare privilège comme si une seule étoile n’avait jamais suffi à contenir toutes ses vies : le chanteur, l’acteur, le cow-boy, la légende. À Hollywood, il est devenu constellation. D’autres ont refusé cette immortalité de pierre. Julia Roberts a dit non. Non à cette gloire que l’on foule sans regarder, non à l’idée d’un nom exposé à la poussière et aux chewing-gums écrasés. Parfois, refuser une étoile, c’est déjà briller autrement.
Devant celle de Michael Jackson, les fleurs ne meurent jamais vraiment. Elles renaissent sans cesse, déposées par des mains anonymes, comme si l’amour refusait de se taire. Là, le trottoir devient autel, et l’étoile, un cœur battant. Une seule étoile regarde le monde autrement. Verticale. Celle de Mohamed Ali. Il ne voulait pas être piétiné. Il ne voulait pas que son nom soit sous les pieds, car les pieds viennent du corps mais en portent les impuretés. Alors son étoile s’élève, à hauteur d’homme, rappelant que certains noms ne se marchent pas ils se regardent. Et puis il y a les étoiles blessées. Celle de Donald Trump, vandalisée encore et encore, réparée puis attaquée, comme un miroir des fractures du monde. À Hollywood Boulevard, même la célébrité devient champ de bataille. Los Angeles est ainsi : une ville où la gloire se grave dans le sol, où l’on marche sur des mythes, où certaines étoiles sont aimées, d’autres contestées, et où chacune raconte moins une célébrité qu’une époque.
Sous le soleil californien, les trottoirs parlent. Ils murmurent que la célébrité est fragile, que l’admiration peut faner, que le refus peut être noble, et que certaines étoiles même clouées au béton continuent de brûler. Je passe l’après-midi dans ma cabine à écrire un chapitre de ma seconde autobiographie. C’est ainsi que vivent les auteures : on écrit quand on le sent, quand l’élan est là… du moins, c’est ce que je crois. Le temps s’étire sans que je m’en rende compte. Les heures glissent doucement vers le soir et je décide d’y rester tard. Les mots, les phrases défilent sous ma plume avec une facilité presque troublante, alors j’ai envie de profiter de cet instant suspendu. D’autant plus que je décline l’invitation à dîner avec mes amis canadiens. Je verrai plus tard, me dis-je. Rien ne presse, ce soir je suis ailleurs, absorbée par mon monde intérieur.
Puis, un message de Michel vient rompre cette bulle feutrée. Il m’annonce avoir de gros problèmes de goutte et ne pas avoir encore dîné. Touchée, je lui propose de m’accompagner au buffet vers 20 heures. Il accepte aussitôt. Ce soir-là, le dîner est donné en l’honneur de l’Amérique. Des drapeaux américains flottent partout, les couleurs éclatantes envahissent la salle. La plupart des mets rendent hommage à la cuisine américaine, et même les serveurs ont revêtu des chapeaux aux étoiles et aux rayures. L’ambiance est joyeuse, presque théâtrale c’est génial. Lorsque je vois arriver mon ami, je comprends immédiatement la gravité de la situation : son pied est terriblement enflé. La douleur se lit sur son visage, malgré son sourire courageux. J’aide Michel comme je le peux, en lui proposant d’aller lui chercher de la nourriture, mais il refuse. Il garde pourtant le sourire et tient absolument à tourner une vidéo avec moi, nos chapeaux américains vissés sur la tête. L’image est presque drôle, décalée, malgré la souffrance. On sent que ça tire, que la douleur le rattrape. Il ne s’éternise donc pas. Il demande un sac de glaçons au serveur, puis nous rentrons chacun dans nos cabines : moi pour écrire, lui pour se reposer et apaiser la douleur. Il espère faire une excursion demain mais je lui conseille de se reposer.
5 février 2026 – Los Angeles – États Unis
C’est comme du déjà vu… puisque qu’en aout 2024, j’y fêtais mon anniversaire mais je suis ravie de faire cette excursion. Le rendez-vous étant prévu qu’à 13H00, cela me permettait de pratiquer mon sport, continuer à écrire et essayer de croiser Michel avant mon départ. Comme à mon habitude, dans le bus, j’essaie d’être seule sur mon siège et cote fenêtre. Je fais la connaissance de Michael, le guide qui m’a l’air très sympathique. Il nous informe que vu la circulation, la visite va sans doute durer longtemps, très longtemps même. Nous avons commencé par Rodéo Drive, et dès les premiers pas, une étrange sensation de familiarité m’a envahie. Les vitrines luxueuses, les façades impeccables, les enseignes mythiques… je retrouvais là toutes ces marques croisées autrefois avenue Montaigne à Paris. Pourtant, l’atmosphère était différente : plus solaire, plus décontractée, presque insolente de facilité. Je n’avais pas exploré ce quartier lors de mon précédent séjour, un an et demi plus tôt. Cette fois, c’était le moment. Je prenais le temps de regarder, d’observer les passants, les voitures élégantes, les palmiers dressés comme des sentinelles au-dessus du bitume. J’ai beaucoup aimé cette promenade, ce sentiment d’être à la fois touriste et déjà un peu chez moi. Puis, naturellement, nous nous sommes dirigés vers Hollywood. Il m’arrivait de discuter un peu plus longuement avec le guide. Quelle vie il a eue… Il a fréquenté les plus grands. Bien sûr, il y avait les explications sur les monuments, précises et passionnantes, mais aussi ces anecdotes plus intimes, glissées presque comme des confidences, sur certains artistes légendaires. À l’écouter, je ressentais une étrange proximité.
J’avais l’impression que nos vies se faisaient écho, qu’elles s’étaient construites de la même manière : au fil des rencontres, des hasards heureux, des instants partagés avec des âmes marquantes. Des vies façonnées par les autres, par ces croisements inattendus qui, sans bruit, changent tout. Mais très vite, Hollywood Boulevard m’interpelle. Je m’y incruste presque naturellement, comme si le décor m’appelait. J’en fais partie l’espace d’un instant, et pourtant, le mythe reste intact. Les étoiles incrustées dans le sol racontent mille histoires, mêlant la gloire, le rêve… et parfois l’oubli. Chaque pas devient une traversée silencieuse de destins éclatants ou brisés, figés à jamais sous les regards des passants. En marchant, je ressentais tout ce que ce lieu porte en lui : les espoirs, les carrières fulgurantes, les destins brisés aussi. J’étais particulièrement émue de retrouver l’étoile de Mohamed Ali. Massimo en avait parlé lors de la conférence, et la voir de mes propres yeux donnait soudain corps à ses mots. Devant cette étoile, je me suis arrêtée un instant, comme par respect. Plus qu’un champion, c’était un symbole, une voix, une force tranquille gravée là, à jamais. La journée s’est ensuite poursuivie à travers une multitude de trajets. Los Angeles est vaste, presque démesurée. Les distances s’enchaînent, les paysages changent sans prévenir. Nous sommes allés jusqu’à la gare de Los Angeles, impressionnante, chargée d’histoire et de mouvements. Là, nous avons aperçu le compteur annonçant la prochaine Coupe du monde de football. Le temps défilait, les chiffres avançaient, rappelant que même les événements planétaires commencent par un simple décompte silencieux. Les heures passaient sans que nous les voyions filer. La fatigue s’installait doucement, mêlée à cette satisfaction profonde d’avoir tant vu, tant absorbé. Lorsque nous sommes enfin rentrés au bateau, il était très, très tard. La ville s’éloignait peu à peu, laissant derrière elle ses lumières, ses promesses et ses histoires.
Je me sentais épuisée, mais pleinement comblée, la tête encore remplie d’images et le cœur riche de cette journée hors du temps. Juste avant de quitter le bus, Michael et moi échangeons nos coordonnées. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Il est déjà 19 heures lorsque je rejoins ma cabine. Impossible de retrouver mes amis canadiens au restaurant : il est trop tard. Je leur envoie un message pour m’excuser. Dans la foulée, j’écris à mon ami Michel pour prendre de ses nouvelles, m’inquiéter de sa santé, et savoir s’il a dîné. La réponse ne tarde pas… non, toujours pas. Alors, une fois encore, nous nous retrouvons pour dîner ensemble. Et, une fois encore, j’ai hâte de regagner ma cabine, comme lui la sienne. Lui, retenu par la maladie ; moi, attirée par ce refuge silencieux, ce lieu où je peux enfin me retrouver.
Mais la nuit ne se passe pas comme je l’espérais. Vers 3 heures du matin, je suis brutalement réveillée par un vacarme au-dessus de moi. On dirait à nouveau des chariots que l’on pousse sans ménagement, des coups sourds, répétés, incessants. Le bruit me traverse, m’agresse, m’empêche de retrouver le moindre apaisement. Et surtout… cela n’arrête pas. Je me dis que ce n’est pas possible. MSC ne peut tout de même pas faire travailler son personnel en pleine nuit. Ma cabine étant située sous les cuisines, c’est immédiatement à cela que je pense. Mais le doute ne calme rien. Le bruit continue, obstiné. Impossible de me rendormir. À bout de nerfs, je décide d’appeler la réception. Trente minutes plus tard, un homme frappe à ma porte. J’essaie de lui expliquer la situation, je lui montre même mes enregistrements vidéo… mais il se contente de m’indiquer qu’un technicien passera le lendemain. Je suis très énervée, presque au bord des larmes. D’autant plus que je dois me lever à 6 h 45 pour mon excursion. La fatigue s’ajoute à l’agacement, et le découragement prend toute la place. Je n’ai absolument pas envie de changer encore de cabine encore faudrait-il qu’on puisse m’en proposer une autre.
Certes, il m’arrive déjà d’entendre, chaque matin, les ouvriers commencer leur journée vers 5 h 30, la cabine étant proche de la zone de manutention. Mais là, c’est différent. C’est trop. Mon refuge ne l’est plus. Je n’ai vraiment pas envie de changer une nouvelle fois de cabine… et pourtant, je ne sais plus quoi faire.



6 février 2026 – Los Angeles – États Unis
Malibu, c’est aussi du déjà-vu, puisque j’avais déjà effectué un shooting sur cette plage exceptionnelle en août 2024. Et puis, il faut bien l’avouer, j’ai mal dormi. J’ai la tête des mauvais jours. Autant dire qu’il ne vaudrait mieux pour personne me marcher sur les pieds sans s’excuser. Ma tenue devient alors un vrai sujet. Normalement, l’excursion se termine par la plage de Malibu. J’opte donc pour un short, avec le maillot de bain en dessous quitte à ce que cela dérange certaines femmes dans le bus. Peu m’importe. Juste le temps de déguster un café et une gaufre que je trouve délicieuse, puis je rejoins l’amphithéâtre où je suis attendue à 7 h 50 pour la visite. Au programme : Rodeo Drive… mais surtout Santa Monica, ma véritable cible. Mais, évidemment, rien ne va se passer comme prévu. À peine montée dans le bus, un croisiériste français, croisé la veille sur le boulevard des Étoiles, me demande s’il peut s’asseoir près de moi. Il engage la conversation comme si nous nous connaissions depuis des années. C’est assez drôle, finalement. Il finit par m’annoncer, très naturellement :« Mais je vous connais… je vous suis sur Facebook. C’est sympa ce que vous faites. »
Et puis, soudain, quelque chose cloche. Le bus n’avance plus. Problème d’injection, nous indique le chauffeur, contraint de rentrer au port pour changer de véhicule. Bref, une journée pas comme les autres. Nous attendons au moins une heure et demie avant qu’un nouveau bus arrive. Et là encore, mon “fan” s’installe près de moi pour continuer la discussion. Finalement, le guide nous annonce qu’en raison du minutage, Rodeo Drive est annulé. Nous irons directement à Santa Monica. Aucun souci pour moi : je l’ai vu la veille. Beaucoup râlent, mais il n’y a pas de solution. Nous devons impérativement être de retour au bateau avant 14 heures. Malgré tout, la visite se passe bien dans les rues de Santa Monica, baignées de lumière et de mouvement. La visite se poursuit entre Santa Monica et Venice, deux lieux si différents et pourtant reliés par la même énergie brute. À Santa Monica, tout est mouvement : la jetée, les rires, le vent chargé d’iode, les couleurs, la vie qui déborde. Puis Venice, plus libre, plus indomptée, presque provocante. Mais cette fois, j’y suis seule.
Seule sur la plage. Seule face à l’océan. C’est ici que j’étais venue autrefois avec mon ex. Et pourtant, aujourd’hui, je n’ai pas envie de comparer, ni de regretter. J’ai juste envie de me souvenir, puis de laisser le souvenir s’éloigner doucement. Envie de vivre cet instant rien que pour moi, pleinement, intensément. Vêtue de mon maillot de bain fluo, comme un pied de nez à la fatigue, au passé, aux nuits hachées. Je longe la plage, presque comme une folle, portée par une énergie soudaine. Le sable sous mes pieds, le soleil sur ma peau, l’océan à perte de vue. Je marche vite, je souris sans raison, je respire profondément. J’ai envie de vivre, tout simplement. Envie de sourire à la vie, même quand elle vacille, même quand elle fatigue. À cet instant précis, il n’y a plus ni excursion, ni horaire, ni bus, ni contrainte. Il n’y a que moi, l’océan… et cette sensation précieuse d’exister pleinement. Mais il était temps de rejoindre le bus puis notre bateau. Le chauffeur dut accélérer, car le navire devait lever l’ancre à 14 h 00. Nous sommes arrivés vers 13 h 30… Just in time. Pour donner suite à la panne du bus que nous avions subie, MSC a tenu à faire un geste commercial de 40 %… pas mal.
C’est affamé que je me suis rendue au buffet, avant de m’accorder une après-midi au calme pour écrire, sur mon blog, ce que j’avais vécu durant ces deux derniers jours. En soirée, j’étais ravie de retrouver mes deux couples. Eh oui… quatre soirs sans eux, ça commençait à peser lourd. À voir les sourires de chacun, les regards échangés autour de cette table, aucun doute : nous étions heureux de nous retrouver. Malgré tout, j’étais aussi ravie de rejoindre ma cabine, pour travailler sur le deuxième chapitre de mon livre.


